Avertir le modérateur

11/09/2019

COMMENTAIRE DE L’ENTRETIEN AVEC PIERRE VERMEREN

COMMENTAIRE DE L’ENTRETIEN AVEC PIERRE VERMEREN

MAROC
EMBÛCHES ET ASPIRATIONS

Par IBRAHIMI

Commentaire de mon entretien avec Pierre Vermeren réalisé à Rabat le 4 juillet 2002 et publié un mois plus tard

http://ibrahimi.20minutes-blogs.fr/archive/2019/09/11/mar...

Contexte de 2002 dans lequel cet entretien a eu lieu. Lien vers l'entretien

Pour pouvoir interpréter avec justesse les propos tenus lors de cet entretien avec Pierre Vermeren, il serait utile d’avoir des informations sur le Gouvernement dit d’alternance, sur la polémique autour de la réforme du Code régissant l’union matrimonial et comment cette réforme ingérable, empoisonné a mis le Roi en première ligne. Il serait aussi utile de voir qu’en ce temps il était difficile de communiquer malgré la libération de la parole et comment des réflexes hérités des années dites de plomb pouvaient faire d’un innocent mot comme « exclusion sociale » un mot auto-censuré. L‘entretien avec Pierre Vermeren a été disséqué, étudié en haut lieu au parti politique propriétaire du journal et n’y a été publié qu’un mois après accord pour publication. Ce commentaire montre également l’importance du mot « famille » et comment les réformateurs ont perdu la bataille parce qu’ils se sont éparpillés, il montre aussi que parler de statut et tout focaliser sur la femme a été une erreur stratégique. Cette affaire de réforme qui a gravement divisé les membres du même parti politique, de presque tous les partis a fini par rassembler tout le monde à l’unanimité. Question de mots ? Peut-être. Question d’approche ? Peut-être. En fin de commentaire, ce qu’on peut conclure de tous ces tribulations autour de la réforme du Code de la famille

- Le gouvernement de l’alternance

Après de longues et difficiles tractations entre feu le Roi Hassan II et les leaders de ses opposants et suite aux élections législatives de 1997, un Gouvernement dit d’alternance est formé. Dit d’alternance en ce sens qu’il est formé en grande partie et dirigé par des ex opposants qui n’ont plus fait partie d’un quelconque Gouvernement depuis 1960, des opposants, socialistes ou marxistes, souvent condamnés dans les années 1960.

Le chef de ce Gouvernement, personne respectée et estimée de tous, appréciée au pays et à l‘étranger, militant historique de la résistance marocain dès les années 1940, activiste défenseur des droits des ouvriers, avocat, cofondateur du parti socialiste marocain, il a vécu, dès la mi-1960, en exil volontaire à l’étranger où il a adhéré à un certain nombre d’ONG des droits humains.

En 1978 il devient membre du bureau politique de son parti après en avoir été délégué permanent à l'extérieur dès 1975. Gracié, il rentre au Maroc en août 1980 et devient, en 1992, premier secrétaire de son parti

Parmi les ex-opposants faisant partie ce Gouvernement dit d’alternance, il y a trois membres du parti communiste dont particulièrement un qui, en mars 2000, vivra et fera vivre au pays une expérience mouvementée. C’est le Secrétaire d’Etat chargé de la protection sociale, de la famille et de l'enfance. Né et élevé dans un quartier casablancais où l’on croise la pauvreté et le désespoir à chaque coin de rue, où l’injustice sociale et l’inégalité ne sont pas de simples mots souvent démagogiques mais une réalité en chair et en os, plus en os qu’en chair, par sa persévérance au travail, il décroche plusieurs diplômes supérieurs tout en militant au sein d‘organismes politiques. Son parcours en donne l’image d’un égalitariste convaincu, fonceur, intransigeant sur les principes auxquels il croit.

Ce Gouvernement dit d’alternance est formé le 14 mars 1998. Le 23 juillet 1999, feu le Roi Hassan II, qui y tenait malgré toutes les difficultés à y parvenir, décède. Le Roi Mohamed VI prend la relève

- La polémique autour de la réforme du Code régissant l’union matrimoniale

Au lendemain  de son accès au Trône, le nouveau Roi, lors du discours du 20 août 1999, pointe du doigt une injustice et dit: “Comment espérer assurer progrès et prospérité à une société alors que ses femmes, qui en constituent la moitié, voient leur droits bafoués et pâtissent d’injustice, de violence et de marginalisation, au mépris du droit à la dignité et à l’équité  que leur confère notre sainte religion ?”

A sa prise de fonction, le Secrétaire d’Etat chargé de la protection sociale, de la famille et de l'enfance lie des contacts avec différents organismes et particulièrement avec les association féminines et travaille sur un projet intitulé « plan d'intégration de la femme dans le développement ». Ce plan inclut la réforme de quelques articles du Code encadrant le mariage, sa rupture et l’héritage, réforme qu’il compte faire approuver par le Conseil du Gouvernement dont il fait partie puis par le Parlement où ce Gouvernement dispose d’une large la majorité. En présentant son projet et au vu des termes sémantiques, le Secrétaire d’État a mis son doigt dans un engrenage dont il ne détient pas les manettes, manettes multiples aux mains de manipulateurs de tous bords, de tous les horizons. Même feu Hassan II y allait délicatement, avec de multiples précautions quand il s’agissait de réformer ce Code comprenant cinq lois promulguées de 1957 à 1958, tant l’exercice est complexe et la manipulation de l’opinion publique facile quand référence est faite à des textes religieux.

Ainsi dès le 24 janvier 2000, dans une grande salle du Ministère des Affaires culturelles à Rabat, il a eu un avant-goût du brouhaha qui va accompagner son projet. En effet ce soir là, hôte de la jeunesse de son parti à qui il était venu expliquer son « plan d'intégration de la femme dans le développement », il a trouvé une salle bondée. L’entrée était libre, partisans et détracteurs du plan étaient là. S’étaient donnés rendez-vous en force, occupant quelques sièges et toutes les allées, les militantes et militants d’un parti politique à doctrine religieuse et ceux d’une association prônant un État dirigé par un collège de religieux, niant toute légitimité à la démocratie et au régime au point de refuser de formaliser son existence auprès des Institutions. Ce « plan d'intégration de la femme dans le développement » contient quelques deux cent mesures visant à inciter à l'insertion des femmes dans la vie active, mesures que personne ne conteste. Ce sont deux pages traitant de la réforme des lois régissant le mariage, le divorce et l’héritage qui font polémique. La conférence tourne au dialogue de sourds, vocifération de sourds, un bazar dont le brouhaha assourdirait un sourd.

La société, dans toutes ses composantes, est si divisée que le 12 mars 2000 deux imposants rassemblements antagonistes défilent le même jour, l’un à Rabat constitué de femmes et d’hommes estampillés «modernistes» et qui militent pour la réforme, l’autre à Casablanca constitué de femmes et d’hommes estampillés «islamistes» et qui militent contre. Le Gouvernement est divisé et à part un parti politique sans idéologie affirmée qui reste à l’écart, et un parti conservateur religieux qui se veut meneur du blocage, tous les autres partis sont divisés sur la question au point de voir des membres du même parti politique étaler au grand jour leur divergence, les uns défilant à Rabat pendant que leurs collègues le font à Casablanca. Un blocage total, un Secrétaire d’État lâché par son Ministre de tutelle, lâché par le Gouvernement dont il fait partie.

- Un dossier ingérable, empoisonné, mettant le Roi en première ligne

Le dossier est devenu ingérable. La Politique est l’art de régir le profane, le temporel; l’areligieux, or là, les opposants farouches à toute réforme du lien de mariage argumentent sur des bases religieuses, allant jusqu’à mésinterpréter ou « décontextuelliser » textes et concepts. Le jeu est biaisé, les deux joueurs n’ont pas en main le même genre de jeu de cartes. Et les opposants à toute réforme ont beau jeu avec la religion. Les Marocains juifs ou musulmans, faisant leurs prières ou ne la faisant pas, respectant les préceptes ou se permettant quelques écarts, sont profondément attachés à leur religion. Leur foi fait que leur perception de la religion dépasse le concept de déterminisme social inconscient, ils la ressentent comme moyen de communion mais aussi comme refuge sans médiation humaine. Jouer sur cette fibre religieuse des citoyens, c’est faire d’un dossier aussi fondé soit-il, une bombe à mèche courte. Le Gouvernement s’étant retiré de l’affaire, le Roi en hérite.

Or, si comme dans toutes les monarchies européennes (Constitutions européennes), la Constitution dégage entièrement la responsabilité personnel du monarque même s’il porte son sceau à une loi, le Ministre auteur de cette loi restant le seul et unique justiciable, au Maroc, il n’en va pas de même pour ce qui est de la souveraineté territoriale, de la Justices et libertés individuelles ainsi que de la religion, le Roi du Maroc en étant personnellement et exclusivement responsable. En treize siècles ininterrompus de monarchie marocaine, les Rois qui ont failli à l’une de ses responsabilités (souveraineté, Justice, Maroc terre d’Islam) ont été soit remplacés, soit chassés par les armes d’une nouvelle dynastie qui s’installe au nom de la défense d’un Maroc terre d’Islam. Sept grandes dynasties se sont ainsi succédées, plus deux qui n’ont pas duré

Ainsi en se retirant de l’affaire, le Gouvernement met le Roi face à une situation délicate, la société étant scindée en deux immenses groupes antagonistes.

Ce sera donc le Roi intronisé il y a juste un peu moins de dix sept mois qui aura à mener l’affaire jusqu’à son dénouement qui aura lieu en 2004 avec un Code qui s’intitulera dorénavant «Code de la famille »  au lieu de «  Code du Statut Personnel »( Moudouwanat Al Ahwal Chakhsia)

-De la difficulté de communiquer malgré la libération de la parole- des réflexes hérités des années dites de plomb

Il est vrai que, dans une large mesure, le dénouement paisible de cette affaire a été rendu possible grâce au dé-musellement de la parole, parole libérée petit à petit dès le milieu des années 1990. Contrairement aux années 50, 60, 70 et 80, où la rumeur tenait lieu d’information, où les « fake-news » chauffait à blanc en silence, toutes sortes de cocottes à soupape plombée, là, dorénavant, tout se disait, se publiait, se criait au grand jour. Le citoyen est ainsi mieux informé, mieux à même de prendre parti, à tort ou à raison, donnant raison à l’absurde ou au sensé, peu importe, il est devenu responsable de son opinion et partant apte à se remettre en question puisque n’y voyant aucune atteinte à sa liberté d’extérioriser son avis. Cela a été d’un grand apport en ce début du bimillénaire.

Il est vrai, aussi, que les années dites de « plomb », plomb dans le sens d’une lourde chape imperméable paralysant toute action, étouffant toute parole, ont laissé des traces au point qu’encore en cette année 2002 les responsables de rédaction des journaux continuaient à censurer certains mots qui dans le passé pouvaient servir d’armes contre le régime. Des mots pourtant nécessaires, pourtant sans arrière pensée révolutionnariste, des mots sans lesquels on ne peut appréhender ou analyser distinctement une donnée essentiel à une réflexion. Ainsi (voir dans ce site l’article « Éducation : Pour une culture du défi » Pour une culture du défi ), à titre d’exemple, dans un de mes écrits, le mot « hiérarchie …providentielle, infaillible » a fait l’objet d’une grande dispute au sein de la rédaction du journal, mot qu’on m’a demandé d’autocensurer alors qu’il était évident que je ne pouvais que refuser. Le mot était l’un des mots clef de tout le développement de l’écrit, écrit qui interpelle le Ministère de l’enseignement et les enseignants quant à leur rôle premier, devoir professionnel irréfutable, qui est de mener l’enfant, que sa famille leur a confié, à développer son sens critique, de l’initier à penser par lui-même, et qu’ainsi il n’existe aucune hiérarchie providentielle quant à la pensée. Aristote, Nietzsche ou Marx inspirent la réflexion, amènent à se poser des questions, mais en aucun cas ils ne sont une réponse indiscutable, une référence infaillible. Là était le message, mais à la rédaction ce mot « hiérarchie …providentielle, infaillible » a fait tiquer. Y voyait-on une allusion à la Monarchie ? A travers un article dans le même journal, je prouverai plus tard, textes et histoire à l’appui, qu’en pays musulman, parler de droit divin pour ce qui est de la royauté est blasphématoire, le Prophète lui-même n’étant pas de « droit divin », donc ce mot « hiérarchie …providentielle, infaillible  » n’a rien à voir avec le régime monarchique marocain. Y voyait-on une allusion à la religion, à notre Créateur ? Y penser est en soi même blasphématoire, Le Créateur est hors de toute hiérarchisation, L’y mettre, c’est Le comparer à Ses créatures, Il n’est pas au dessus, Il est hors, hors de toute mêlée. Donc dans les deux cas, y voir une de ces allusions, c‘est ne pas savoir lire, d’autant plus que le texte pointe explicitement du doigt les gourous modernes qui minent l’Islam. N’empêche, il a fallu une grande dispute au sein de la rédaction pour maintenir le mot dans l’écrit publié le 20 novembre 2001

- Le mot exclusion sociale 

Le mot « exclusion sociale », mot qui, si actuellement fait tout naturellement partie du discours officiel, a été longtemps, et ce, parmi tant d’autres mots, équivoque, litigieux pouvant traduire des intentions révolutionnaristes. Et l’ancienne génération, encore en 2002, reste suspicieuse vis-à-vis de ce mot. Ainsi, quelques jours avant ma rencontre avec Pierre Vermeren, alors que je me trouvais dans le bureau d’un ami journaliste auquel je rendais visite, et alors que nous avions abordé le sujet de l’exode rurale et celui des migrants subsahariens et que tous deux pensions qu’il fallait condamner tout sentiment de rejet et trouver le moyen d’aider les arrivants à s’intégrer en douceur, j’avais utilisé le mot « exclusion sociale ». Mon ami journaliste m’avait alors regardé avec des yeux étonnés comme si j’avais utilisé un mot osé, un mot appelant à la révolte. Cet ami journaliste avait été emprisonné et torturé en 1973, suite à un article de presse pourtant anodin, une arrestation absurde, d’une absurdité effarante, plus, ineffable. Évidemment, je savais que dans les années difficiles qu’avait traversées le Maroc, années de violences et de duplicités aussi, l’utilisation de certains mots étaient si mal intentionnée, qu’ils en sont devenus tabous, et le mot « exclusion sociale » en faisait partie. Mais c’est fini ces années là, et depuis longtemps. Pourtant les secrétariats de rédaction de beaucoup de journaux continuaient de censurer le mot. Et le quotidien où je publie étant la propriété d’un parti politique, jadis dans l’opposition, actuellement membre du Gouvernement d’Alternance, il y a de fortes chances qu’on me censure le mot si je l’utilise.

Pourtant ce mot titre tout un passage du cours d’économie du lycée, passage qui en explique tout le sens. Et même si malheureusement dans la bouche d’un politicien, il devient une kalach contre celui dont il veut prendre la place, il n’en reste pas moins que ce mot est nécessaire pour définir une réalité sans faux semblant, de relever la réalité dans toute sa crudité pour ainsi se mettre sans erreur, de façon pragmatique, sur la voie des éventuelles solutions. Voir le mal face à face et s’atteler à le guérir, là est la sagesse, là est la vision quand on désire un futur meilleur, quand on désire réellement agir, là est le moteur pour l’action efficace, là est le signe du sentiment sincère quand on pointe du doigt le mal et les souffrances qui en découlent

Je profiterai de l’entretien avec Vermeren pour faire passer le mot en douce, et pour faire comprendre qu’il n’y a pas à s’en culpabiliser outre mesure, à en faire une maladie honteuse à cacher, ce phénomène social existant même dans une riche démocratie comme la France

- Un texte disséqué, étudié en haut lieu au parti politique propriétaire du journal, publié un mois après accord pour publication

Le mot « exclusion sociale » n’a pas attiré l’attention du rédacteur en chef lors de la présentation de la transcription de l’entretien avec Vermeren.

Il est vrai que toute son attention s’est focalisée sur la partie traitant de la « Moudouwana », (le Code du Statut Personnel), c’est le problème de l’heure, problème brûlant, problème où le parti politique auquel ce journal appartient est partie prenante étant membre du Gouvernement et ayant été dès les années cinquante associé à sa conception. Le journal, l’un des plus anciens du pays, est un quotidien national à large diffusion que lecteurs et observateurs appréhendent comme porte-parle du parti bien qu’il ait toujours eu la particularité d’employer des journalistes indépendants, non partisans, développant librement leur propre point de vue pour peu qu’ils ne critiquent pas ouvertement le parti et ses alliés.

Personnellement, je ne suis membre d’aucun parti politique, d’aucun syndicat, d’aucune ONG, d’aucune Institution ou administration. L’entretien avec Vermeren s’est fait par hasard, n’avait pas été prévu et préparé, s’est fait par un échange à bâton rompu et je l’avais transcrit tel qu’il avait été enregistré sur support magnétique. Au vu de la polémique existante au sein même des différents partis, le rédacteur en chef se devait d’être prudent.

Assis à ma gauche, côte à côte, le rédacteur en chef, crayon à la main, dissèque mots et passages. Face à Pierre Vermeren, j’avais précisé que le Code du Statut Personnel (Moudouwana) relève du droit civil, un droit social conçu par l’humain mais que les gens, particulièrement les étrangers, par ignorance, parlent de Chariaa, alors qu’aucun juge, aucune Instance judiciaire au Maroc, et ce depuis l’indépendance, ne se réfère à la Chariaa coranique dans son verdict car ce serait allégal et illégal, abrogeable par la cours de cassation. J’avais ajouté que le Code du Statut Personnel (Moudouwana) s’astreint à ne pas aller à l'encontre d’un texte coranique mais qu’il n’est pas Chariaa. Puis pour clarifier les circonstances ayant mené à sa rédaction et les pratiques d’avant sa promulgation, j’avais parlé du droit coutumier, différent suivant les régions, de jure et de fait abrogé dès 1958 lors de la rédaction et publication de la première « Moudouwana » qui se veut unificatrice et j’avais ajouté "D’ailleurs on peut penser qu’en instituant un code national en 1958, ses auteurs avaient en tête l’affaire du dahir berbère du 16 mai 1930, par lequel l’occupant français voulait semer la discorde et la division entre les Marocains en profitant du jeune âge (20ans) du nouveau Sultan Mohamed ben Youssef.». Le rédacteur en chef me fait remarquer que ce passage sur le dahir berbère ne fera que donner des arguments à ceux qui sont contre toute réforme puisque déjà ils accusent les réformateurs de chercher à franciser les Marocains, à les « démusulmaniser ». Je me rends à son argument qui est sage et accepte de supprimer ce passage. Il s’agit de contribuer au progrès, aussi modeste soit la contribution et non de compliquer la tâche aux gens de bonne volonté. Le passage étant de mon fait et n’ayant eu ni une conséquence sur les opinions de mon vis-à-vis ni sur la suite de la discussion, étant une sorte de parenthèse illustrative, il peut être supprimé sans dommage. De tout l’entretien, c’est la seule retouche qu’il y a eu. S’il m’en fait la remarque, je l’expliquerai à Pierre Vermeren à qui j’avais envoyé par mail la transcription de l’entretien enregistré sur cassette pour reconnaissance et approbation quant à la fidélité de l’écrit aux dires. Pierre Vermeren qui, par ailleurs, semblait s’impatienter, doutant peut-être même que l’entretien soit publié, ce qui est compréhensible vu qu’alors que sa publication avait été accordée dès le premier jour, qu’alors qu’on me tranquillisait à chaque fois que je demandais de ses nouvelles, il avait mis un mois pour arriver sous presse après avoir beaucoup voyagé entre les mains de quelques décideurs du parti et je crois deviner particulièrement l‘un d’eux..

- Le mot famille

Lors de la réunion en tête à tête avec le rédacteur en chef, si le mot «explosif » utilisé quatre fois a attiré l’attention, c’est surtout la concentration de l’entretien autour du mot « famille » utilisé cinq fois qui a focalisé la réflexion. On en a longtemps discuté.

Pour moi, le mot « famille » allait de soi puisque l’Institution gouvernementale qui s’est engagée dans la réforme porte le nom de « Secrétariat d’Etat chargé de la protection sociale, de la FAMILLE et de l'enfance » bien que la loi à réformer porte celui de « Code du Statut Personnel » (Moudouwana Al Ahwal Chakhsia). Ensuite, si j’ai personnellement utilisé le mot et tout concentré autour de ce mot, c’est à dessein. En effet depuis le début de ce branle-bas de combat autour de la réforme, j’étais convaincu que si le Secrétaire d'Etat a fait un travail admirable, de longue haleine, en collaboration et coordination avec la Société civile, particulièrement les associations féminines, tout le monde a pêché par le choix des mots et offert à leurs adversaires des armes pour les contrer.

- Les réformateurs ont perdu la bataille parce qu’ils se sont éparpillés

L’égalité des genres est à plusieurs variables, donc résultant à différents combats à mener par les égalitaristes. Mener plusieurs combats différents simultanément, c’est s’éparpiller, pousser à l’union entre elles diverses tendances adverses, chacune ayant une position arrêtée sur un point en particulier, c’est devoir combattre sur plusieurs front, c’est avoir la majorité contre soi, majorité composite, hétéroclite même.

- Parler de statut et tout focaliser sur la femme est une erreur

Trop focaliser sur la femme est aussi une erreur. D’ailleurs parler du « STATUT » de la femme est un non sens quand il s’agit justement d’agir pour qu’il n’y ait aucune différence entre homme et femme dans une loi régissant l’union matrimoniale. Dans un contrat égalitaire, si un quelconque statut existe, c’est le statut des époux, statut de personnes mariées par comparaison à célibataire ou veuve/veuf, et encore faut-il que ce terme « statut » serve à quelque chose, à une nécessité et non à une discrimination. L’égalité exige un seul et unique statut et non deux, l’un pour l’époux et l’autre pour l’épouse, et si le terme « statut » ne sert qu’à diviser, soumettre ou dominer il doit être banni.

Durant cette période de polémique autour de la réforme, il y a eu trop d’amalgames et de brouhaha brouillon alors qu’à mon point de vue, il s’agit ni plus ni moins que de codifier les relation des membres d’une famille, enfants et parents, auxquels on ajoute pour ce qui est de l’héritage, ascendants et d’autres ayants droit dans des cas particuliers. Donc, c’est de famille qu’il s’agit, famille fondée en association par deux personnes en toute égalité quant aux droits et obligations, en toute indépendance et autonomie quant à la décision de fonder une famille ensemble. C’est de cela qu’il s’agit et non de femme et de statut à lui accorder ou à lui accoler.

Parler de « STATUT », de « statut de la femme est discriminatoire, pourquoi ne parle-t-on pas de « statut de l’homme » ou de « statut du mari ». Focaliser sur la femme, ce n’est pas lui rendre service, au contraire, car, aux oreilles de certains, cela sous-entendrait instiguer l’épouse à agir contre son mari. Si ma mémoire ne me trahit pas me faisant imaginer des faits passés, lors d’une précédente réforme de cette même Moudouwana, feu le Roi Hassan II aurait dévoilé à la télévision que quelqu’un lui aurait dit « Sir, vous nous mettez sous le joug de nos épouses ».

- Une affaire qui a gravement divisé les membres du même parti politique finit par rassembler tout le monde à l’unanimité

Sur ce qui est développé ci-dessus, le rédacteur en chef semblait être de mon avis bien qu’il n’objectait ni n’argumentait sur le sujet. Mais je sentais confusément qu’il mijotait quelque chose. Nous savions tous deux que le sujet est sensible.

Mis à part un seul parti de la coalition gouvernementale qui est resté neutre et n’a pris aucune position concernant la réforme, les membres de tous les autres partis formant cette coalition, y compris celui propriétaire du journal où je publie, sont profondément divisés sur la question. Au point qu’à Rabat, des membres influents se sont associés à une marche pour la réforme pendant qu’à Casablanca d’autres de la même formation politique ont rejoint celle de ceux qui sont contre, marche menée par leurs adversaires politiques, le conservatisme dit religieux étant le leitmotiv commun et ce, qu’on soit homme ou femme, qu’on se dise de « droite » ou de « gauche »

Les partis étaient donc gravement divisés quant à la question, au point que le Secrétaire d'Etat auteur des propositions de réforme a été lâché par son Ministre de tutelle, un homme de gauche, par le Gouvernement à majoritairement socialiste, par son propre parti. Une déchirure à ciel ouvert. Une crise mettant à nu les contradictions existantes au sein du même parti, au sein de la société toute entière.

Le 27 avril 2001, suite au blocage de la réforme et à la paralysie du Gouvernement le Roi crée une commission consultative chargée de la révision de ce Statut personnel (la Moudawana). Plus d’un an après, cette commission n’arrive à aucun résultat et la réforme reste au point mort.

Réalisé le 4 juillet 2002, l’entretien est accepté pour publication le 8 juillet mais il faudra attendre un mois avant qu’il ne soit publié. Paraît-il, on s’y intéressait en haut lieu au parti.

Le 22 janvier 2003, un leader historique du parti propriétaire du journal, homme de grande expérience dans les domaines politique et juridique, développe une nouvelle approche. Nommé par le Roi nouveau Président de la commission consultative chargée de la révision de ce Statut personnel, il fera aboutir la réforme d’une manière conforme aux orientations du monarque. Le nouveau Code s’intitulera dorénavant « Code de la famille » et sera adopté, en février 2004, à l’unanimité par le Parlement , conservateurs religieux compris. Le mot « famille » enlève tout équivoque. Il ne s’agit plus du statut de l’un et de l’autre, de la femme et de l’homme, statut discriminatoire. Il ne s’agit plus de statut, d’ensemble de lois qui concernent l'état et la capacité d'une personne, ceux de la femme d’un côté et ceux de l’homme de l’autre. Il s’agit simplement d’encadrer une association, une union, une union matrimoniale, et ce qui en découle.

- Ce qu’on peut conclure de tous ces tribulations autour de la réforme du Code de la famille

Évidemment, le code n’est pas parfait, aucune loi ne peut prétendre à la perfection, toute loi est contextuelle, toute loi est appelée à évoluer, à être améliorée, à s’adapter à la réalité du moment. Une loi est un choix sociale, artificielle et non naturelle, de nature illégitime même puisque, de nature, l’humain est né libre de toute entrave, hors de toute loi, loi qui est un choix pour le vivre ensemble par l’échange librement consenti et dans la sécurité, ni plus, ni moins. Une loi est inégalitaire par principe, une rue interdite à la circulation automobile avantage certains et désavantage d’autres, le fisc, ce rançonneur-maître chanteur légal, prend plus aux uns qu’aux autres. Toute loi est liberticide par définition, c’est une part de l’individu qui s’efface au profit d’un ensemble sociale. Alors, alors il faut incruster dans le crâne, aussi bouché soit-il, des dogmatistes, des idéologistes, des théoriciens que l’individu sacrifie déjà beaucoup de son droit naturel pour avoir droit de cité, il faut incruster dans le crâne des fonctionnaires, des ministres et des parlementaires que l’ensemble des individus d’une société les paient exclusivement pour qu’ils gèrent le bien commun et la sécurité de chacun. Point. Rien d’autre. Le choix de société ne se décrète pas, coutumes et habitudes s’installent petit à petit d’elles-mêmes suivant les circonstances du moment et la nature du lieu, la marginalité aussi.

Que ceux qui se rêvent pasteurs s’achètent des chèvres, le désert est idéal pour leur y faire brouter leurs leçons de morale. Que ceux qui se sont autoproclamés prophète dictant à leur employeur, le citoyen, comment il doit parler, s’habiller, se coiffer, vivre tout simplement sans préjudice aucun pour autrui, qu’ils quittent Administration, Gouvernement et Parlement et aillent prêcher la bonne parole à Jamaa el fna, sinon c’est voler les deniers du citoyen en les utilisant à des fins idéologiques, partisanes, à des fins autres que la gestion du patrimoine de tous les citoyens, patrimoine qui inclut les potentialités futures.

Le Code de la famille est né en 2004, il est perfectible. Il le sera un jour ou l’autre. Pour l’évolutif l’histoire est devant lui, il la fait, pour le radoteur édenté l’histoire est derrière lui, faite par d’autres.

                                                                                                                                       IBRAHIMI

 

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu