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11/09/2019

MAROC EMBÛCHES ET ASPIRATIONS

MAROC

EMBÛCHES ET ASPIRATIONS
Entretien avec Pierre Vermeren à Rabat le 4 juillet 2002

Voir sur ce site l’écrit titré « COMMENTAIRE DE L’ENTRETIEN AVEC PIERRE VERMEREN » . Cela permettra de placer dans leur contexte les faits abordés ici

En cette année 2019 Le Maroc fait son bilan. Le Roi, dans son discours du lundi 29 juillet, énumère ce qui reste à faire et fait un constat des insuffisances. Les différentes Institutions du pays, chacune dans son domaine d’intervention fait un bilan de ce qui a été accompli.

Ici, un entretien avec Pierre Vermeren réalisé en 2002. Cela pourrait permettre quelque peu de relever ce qui a changé depuis. Mais, auparavant, un résumé du contexte dans lequel cet entretien a eu lieu.

Cette entretien à bâton rompu a été improvisé de bout en bout. La rencontre avec Pierre Vermeren n’avait pas ce but. En 2002, Pierre Vermeren publie son premier livre sur le Maroc où il a vécu durant six années en tant que professeur au lycée Descartes de Rabat. Sachant que je contribuais des fois à quelques activités associatives et culturelles de ce lycée, un ami journaliste travaillant pour la télévision m’a fait part de son désir de le rencontrer pour une interview. Je ne connaissais pas personnellement monsieur Vermeren, mais j’avais des contacts avec d’autres professeurs qui enseignaient dans le même lycée que lui dont madame Balenghien, professeur admirable très engagée dans l’encadrement des élèves pour tout ce qui est associatif, les ayant aidés, entre autres, à fonder l’association « citoyens du monde- Maroc » en coordination avec d’autres pays.

Je téléphone à madame Balenghien qui me dit que monsieur Vermeren doit partir définitivement pour la France le lendemain vendredi 5 juillet 2002 et qu’il a organisé ce jour là une soirée d’adieu pour ses amis. Elle promet qu’elle lui en parlera. Sa réponse est positive, il accepte d’accorder une interview à la télévision. Le directeur d’un club de loisir, un ami, accepte de mettre un salon à disposition. Rendez-vous est pris pour 20 heures. Tout le monde est là à l’heure dite.

Nous attendons assis dans un coin du salon pendant que quelque peu loin de nous, les techniciens commencent à agencer leur matériel : caméras, micros, projecteurs,…et puis tout d’un coup, sans raison intelligible, ces techniciens remballent tout, se chamaillent avec le journaliste et s’en vont. Le journaliste, désolé et en colère, hoche la tête et leur crie « vous voulez la garmouna », terme argotique que je ne comprenais pas alors

J’étais gêné. Voilà un homme à la veille de son départ définitif du Maroc, un homme qui sacrifie quelques heures de sa soirée d’adieu à des amis qu’il a fréquentés durant six ans, un écrivain qui écrit son premier livre et qui voit ce qui devait être sa première interview se transformer en sabordage clownesque.

Comme le hasard avait voulu que j’aie mon magnétophone de cassettes portatif sur moi, j’ai proposé une discussion sans à priori à faire publier par le quotidien « l’Opinion », ce qui est accepté par monsieur Vermeren. Et il n’y a pas à trop se casser la tête pour trouver les sujets à aborder, il y a de quoi écrire des livres au vu de ce que vivait alors le pays.

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                          EMBÛCHES ET ASPIRATIONS                                              

                                                                                              Entretien réalisé par IBRAHIMI

Rabat le 4 juillet 2002

Pierre Vermeren, professeur d’histoire économique des classes prépa. au lycée Descartes est l’auteur du livre « LE MAROC EN TRANSISTION ». Après six années passées au Maroc, il retourne en France, son pays. Cette discussion improvisée sera publiée par le quotidien marocain l’Opinion.

LA SECHERESSE DÉLIE LA CELLULE FAMILIALE

-IBRAHIMI :  Qui dit économie, dit social, les deux étant liés. En tant que spécialiste de l’histoire économique, voyez-vous une similitude entre l’exclusion sociale vécue par les sans-emploi de France et celle vécue par ceux du Maroc ?

-VERMEREN : La similitude est dans le terme même « exclusion sociale ». L’exclusion sociale a deux versants, le versant économique et le versant socioculturel : du point de vue économique en ce qui concerne les besoins essentiels de l’individu tels l’alimentation, le logement et la santé, je pense qu’il est, si l’on ose dire, moins dramatique d’être « exclu » ou d’être pauvre dans un pays développé et notamment en France parce qu’il y a un minimum de protection sociale, dont la couverture maladie. De ce point de vue de la sécurité économique minimum, ici ( au Maroc) c’est plus difficile, ainsi dans certaines régions reculées on peut avoir faim, on peut être frappé par la maladie et ne pas avoir du tout d’aide, de protection, de possibilité de guérison parce qu’on sait très bien que la médecine coûte chère et que la médecine publique gratuite ne permet pas de soigner tout le monde.

En revanche, en ce qui concerne la pauvreté, du point de vue social, « affectif », morale, intellectuel, l’exclusion du sans emploi est mal vécue aussi bien dans les pays riches que dans les pays en développement : car le travail étant un facteur de socialisation et d’intégration, en être écarté fait perdre à l’individu sa confiance en lui, le « désocialise », fait éloigner les amis, lui fait perdre ses relations sociales, retarde le mariage au Maroc, mène au divorce ou fait éclater la cellule familiale en France, mène donc à une rupture entre l’individu et son environnement social. Et là c’est l’exclusion. L’exclusion donc a une dimension objective-matérielle, mais elle a aussi une dimension subjective-affective et c’est à ce niveau là, subjectif-affectif que l’exclusion en France et au Maroc a des similitudes.

-IBRAHIMI :  La solidarité familiale dans les pays pauvres n’aide-t-elle pas à surmonter quelque peu cette exclusion sociale dans sa dimension affective, cette solidarité faisant défaut dans les pays d’Europe.

-VERMEREN : La famille existe partout mais c’est vrai qu’ici du fait plus récent du développement économique et de l’exode rural, il y avait notamment dans les campagnes une solidarité familiale ancestrale qui a perduré jusqu’à nos jours. Mais il y a une crise économique qui dure depuis maintenant vingt ans, et dont le pays peine à sortir (il y a, il est vrai aussi, une croissance, mais là n’est pas le problème) et cette crise a des effets négatifs de long terme dont justement la difficulté à maintenir durable la solidarité familiale. Quand une famille n’a plus rien à donner à ses enfants elle ne peut plus être un refuge. Pour ce qui concerne la sécheresse (avant cette année, il y eut trois années de sécheresse), dans certaines zones rurales il y avait une très grande détresse qui explique d’ailleurs l’exode rural et qui fait que parfois les parents vont « vendre » ou si l’on préfère vont envoyer leurs enfants en ville, parce que justement ils ne peuvent leur assurer le strict minimum, et on voit bien comment la crise économique, quand elle perdure, quand elle s’allonge, alliée à la croissance démographique, peut avoir des effets de déstructuration des liens sociaux et notamment au niveau de la famille même, et cela c’est un fait qui n’est pas généralisé bien sûr mais là est la question, là est le problème.

L’EXCLUSION PAR LA CNSS DU DROIT DE SURVIVRE

-IBRAHIMI :  Dans les pays économiquement non développés, tout observateur peut relever une inégale redistribution des richesses. Pour une redistribution économiquement et socialement viable, en démocratie libérale, le législateur dispose de l’outil de l’impôt sur le revenu et l’aide sociale aux plus démunis. Le Maroc est à économie libérale et l’impôt y est lourd. Pourtant, autant une petite minorité dispose d’un revenu plus que conséquent, autant une part importante de la société vit au dessous du seuil de la pauvreté. Comment peut-on l’expliquer ?

-VERMEREN : En fait, en France les impôts sont encore plus élevés, puisqu’ils atteignent pratiquement 50% du PIB, contre ici un peu plus de 40%, et ce n’est pas seulement une question de taux, car je pense que plus le gâteau est gros, plus la part du gâteau qui est prélevée par l’Etat et redistribuée est grosse. Donc même si 43% est un taux important, le gâteau sur lequel il est prélevé étant petit, la part qui en découle n’est pas assez importante pour avoir un effet suffisamment significatif une fois redistribuée. D’un autre côté, il ne faut pas confondre la richesse, les biens, le patrimoine de la population, et les revenus et on sait très bien qu’en France, aux Etats Unis, au Maroc et pratiquement dans tous les pays du monde, les écarts de richesse sont très importants. Presque dans tous les pays du monde un, deux, trois pour cent de la population possèdent la moitié de la richesse du pays. En revanche la différence concerne les revenus. On sait très bien, ici par exemple, que quelqu’un qui est au salaire minimum va gagner dix à vingt fois moins qu’un haut fonctionnaire alors qu’en France cet écart sera au maximum de un à quatre ou cinq. Donc, on peut dire qu’en France par exemple les écarts de richesse sont compensés par une distribution plus homogène, plus égalitaire des revenus. Ce à quoi il faut ajouter qu’une partie importante des revenus des personnes pauvres vient des revenus sociaux : de la sécurité sociale, des assurances chômage, des retraites etc… Donc il y a toute une construction sociale qui explique cette situation. Et puis on sait très bien qu’au Maroc l’impôt est important, mais qu’il pourrait l’être plus et qu’il y a beaucoup d’activités économiques, de secteurs, de parties de la population qui ne paient pas d’impôt …

-IBRAHIMI :  l’informel….

-VERMEREN : Oui, l’informel, mais aussi l’agriculture par exemple….

-IBRAHIMI :  L’irrigué devrait payer, mais pas le bour, qui est structurellement déficitaire…En prenant comme base ce qui vient d’être développé sur le chétif « gâteau » à redistribuer, un pays pauvre est-il donc condamné à vivre cette situation choquante où nous avons deux Nations en Une, l’une en plein XXI ème siècle et l’autre écartelé entre le moyen-âge et le présent, deux sociétés imbriquées par des liens familiaux ou tribaux mais se mouvant sur deux chemins différents, l’un d’asphalte et l’autre de rocailles et de poussière.

-VERMEREN : Selon les critères de l’ONU, le critère de pauvreté est un revenu de moins de deux dollars par jour et par habitant et le critère de pauvreté absolue est celui de moins d’un dollar par jour et par habitant. En Europe cette pauvreté est presque inexistante, par contre en Afrique et dans la zone MENA et d’autres régions du monde, et c’est le cas au Maroc, une tranche importante de la population, 20 % peut-être, vit en dessous de ce seuil de pauvreté absolue. Et c’est vrai que c’est un gros problème social, angoissant, parce que les gens dans cette situation n’ont aucun moyen de défense, notamment par exemple face à la maladie. C’est vrai qu’il y a des vaccins, des campagnes de vaccination, que l’espérance de vie est beaucoup plus grande, mais si vous êtes frappés par une maladie grave ou victime d’un accident grave, vous êtes condamnés à disparaître, et cela est tout de même quelque chose de tragique, dure. Un autre point qu’on ne relève pas souvent concernant l’émigration, et dont m’ont fait part des amis marocains auxquels leurs enfants, qui étudient en France, ont dit qu’une parmi les raisons pour laquelle ils voudraient s’y installer est la couverture sociale, la sécurité sociale. C’est important. Les gens pensent à leur sécurité. D’ailleurs on sait très bien que les Français hésitent à s’installer aux Etats Unis parce qu’ils ont peur d’être mal couverts même s’ils paient leurs assurances. Et ici c’est la même chose, les gens qui émigrent ont dans l’idée qu’ils pourront aussi avoir cette sécurité face à la vie, tout simplement. Je pense que le gouvernement a pris conscience récemment de l’importance de la sécurité sociale en lançant des projets. Peut-être qu’il n’a pas les moyens de les mener à bien ou s’il y a des problèmes…

-IBRAHIMI :  De gestion…

-VERMEREN : D’où le scandale de la CNSS. Mais c’est une question très, très importante, car c’est tout de même la sécurité face à la vie, face aux accidents, face à la maladie, et là, les gens dans la pauvreté absolue en sont pratiquement exclus, et c’est un drame…

-IBRAHIMI :  En fait, l’exclusion, là, concerne la majorité des Marocains.

-VERMEREN : La majorité des Marocains, bien sûr. Même les classes moyennes doivent vendre un appartement ou d’autres biens quand il y a une grave maladie.

LA MONDIALISATION, LA BM ET LE FMI, SOURCES DE MISERE ?

-IBRAHIMI :  Une relance économique ne dépend à priori que d’une décision politique, celle-ci n’étant subordonnée que par le souci de maîtriser les grands équilibres : inflation, déficit budgétaire et commercial, masse monétaire, convertibilité etc…La mondialisation étant là et tout déséquilibre pouvant mener une Nation du niveau du Maroc à la débâcle, pensez-vous que le Maroc est condamné à jamais à une politique d’austérité ?

-VERMEREN : Le débat, là, c’est sur la question ouverture/fermeture, ou plus exactement libre-échange/protectionnisme ?

-IBRAHIMI :  Non, des déficits contrôlables, augmentation importante des bas salaires, création d’un marché de consommateurs solvables englobant le plus de citoyens possibles pour relancer la production et créer des emplois, l’Etat client pour de grands chantiers devant profiter à des entreprises nationales. La mondialisation et la grande interdépendance universelle limitent toute liberté nationale en politique économique.

-VERMEREN : Depuis vingt ans le Maroc mène une politique d’austérité, c’est ce qu’on appelle la politique des « fondamentaux » de l’économie. Mais vous savez qu’il y a eu un tournant au niveau des institutions internationales, au niveau de la banque mondiale, du FMI etc. On s’est rendu compte qu’on pouvait avoir de très bons « fondamentaux » et connaître des situations de très grandes misères et cela pose la question du fonctionnement de l’économie : est-ce qu’une économie doit fonctionner pour avoir de bons indices ou pour enrichir et bien nourrir la population ? A priori la réponse est plutôt le bien-être des individus. Pour les partisans de l’austérité, l’économie ne peut pas bien fonctionner et subvenir aux besoins de la population s’il n’y a pas de bons « fondamentaux » ; mais c’est une interprétation parce qu’il y a eu une période dans l’histoire où on a eu de grands déficits, budgétaire notamment, une inflation importante et où la croissance a été extrêmement forte. Bien-sûr, évidemment, le risque c’est que cela dérape et que l’on retombe dans la crise. Mais si on prend le cas de la Chine des années 80/90, à un moment la machine s’étant complètement emballée, on a calmé le système, mais la croissance qui a été faite entre-temps a été gardée et il y a eu accumulation de richesse. Donc il y a un dosage politico-économique très fin, très complexe qui fait que…mais le problème…je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que la relance économique ne dépend que d’une décision politique…

-IBRAHIMI :  Et du souci de maîtriser les grands équilibres

-VERMEREN : Moi, Je ne pense pas que la relance économique se décrète. Cela aussi, c’est un débat. Est-ce qu’on peut décréter, est ce qu’on peut dire, çà est, on va relancer l’économie…

-IBRAHIMI :  Par des lois…

-VERMEREN : Oui. Mais des lois qui font quoi ? Qui augmente le déficit budgétaire ?

-IBRAHIMI :  Voilà. Et aussi augmentation des bas salaires, cela fait des consommateurs qui relanceront la production. Libéralisation de certains prix. Subvention de l’agriculture céréalière à la production en imposant fortement la farine importée: cela fera des paysans, ces laissés pour compte, un marché pour les biens industriels. C’est politique, et politiquement très délicat, très sensible.

-VERMEREN : Mais là, c’est une querelle vraiment très…Ce n’est pas une querelle d’économistes, c’est une querelle politique.

-IBRAHIMI :  Oui, politique.

-VERMEREN : C’est un vrai débat politique. Très politique. Et cela suppose à ce moment là, vu l’organisation de l’économie mondiale, que le Maroc choisisse pour un certain temps une politique de relance en retardant les échéances d’ouverture et de libéralisation qui, elles, sont fondées justement sur une politique de rigueur.

-IBRAHIMI :  En pleine crise, en pleine débâcle économique, financière et fiscale, en pleine situation de misère pour la majorité de la population américaine, Roosevelt, par le new deal, a relancé l’économie de son pays pourtant réputé libéral. C’était une politique de relance. Mais s’il a réussi, c’est parce que le pays était fermé, protégé économiquement. La Chine dans les années 80 était protégée. Maintenant, nous, nous sommes en pleine mondialisation ; sommes-nous à jamais condamnés à une politique de rigueur, sachant que « rigueur » et « relance » sont des antonymes.

-VERMEREN : Surtout si le dirham devient convertible.

-IBRAHIMI :  Mais il doit le devenir.

-VERMEREN : Oui, il doit le devenir à terme. Effectivement, là, c’est le risque.

-IBRAHIMI :  Notre politique d’austérité dure depuis vingt ans. Nos enfants meurent chaque jour noyés dans le détroit de Gibraltar. Est-ce que ce n’est pas le résultat de cette politique d’austérité ?

-VERMEREN : En tous les cas, Il est clair que la politique de rigueur telle qu’elle a été conduite n’a pas permis le développement d’une croissance suffisante et donc on peut se demander dans quelle mesure, l’austérité ne se retourne pas contre la croissance. Or le but de l’économie, de la politique économique, est justement d’avoir une croissance forte. Donc là, il y a manifestement un dysfonctionnement, je suis d’accord avec vous. Ce n’est pas pour cela que j’ai des solutions…Je ne sais pas qui en a.

-IBRAHIMI :  Personne n’en a. La nouvelle organisation mondiale change les données. La situation est inédite, les paramètres sont infinis, les souverainetés nationales deviennent des coquilles vides, les lois internationales échappent à leurs propres auteurs.

-VERMEREN : Manifestement il y a un problème. On sait très bien que dans les années 90 la pauvreté a augmenté alors que les « fondamentaux » économiques n’ont jamais été aussi bons depuis vingt ans. Il y a un problème et cela devrait susciter des débats économiques qu’on est étonné de ne pas voir. Cela est très étonnant.

MIGRATIONS : CONTRADICTIONS, HYPOCRISIE ET INELUCTABILITE

-IBRAHIMI :  A l’indépendance, par « solidarité fraternelle », la fonction publique a embauché à tour de bras. Un Français partant était remplacé par trois ou quatre Marocains. Son salaire était réparti entre ces trois ou quatre. Nous nous retrouvons avec des fonctionnaires en surnombre et mal payés, d’où un service public non performant et des employés mécontents usant de la « débrouille » et de la corruption et des administrés malmenés. Avez vous relevé des postes budgétaires inutiles sinon nuisibles.

-VERMEREN : Ce qui frappe tout étranger qui se rend au Maroc, c’est qu’il y a des chaouchs porteurs de thé dans les administrations. Peut-être que ce sont des gens qui ne sont pas payé…enfin ils doivent être payés…

-IBRAHIMI :  Légalement au minimum le SMIG.

-VERMEREN : On peut penser que des distributeurs ferait l’affaire. Mais vous me direz que cela a un rôle d’utilité sociale et que cela permet de faire vivre un certain nombre de personnes mais je pense qu’effectivement du point de vu de la rentabilité de l’Etat et de l’administration ce n’est globalement pas très performant. Cela est un exemple qu’on peut étendre à d’autres postes.

-IBRAHIMI :  Je ne vous dirais pas que cela a un rôle d’utilité sociale d’autant plus que certains d’entre eux servent de rabatteurs pour leurs patrons pour des affaires de racket ou de corruption. A l’université des années soixante et soixante dix on qualifiait ce genre d’emploi de chômage déguisé.

-VERMEREN : C’est comme pour les parcmètres. Vous payez le gardien qui porte une plaque de la municipalité et vous payez le parcmètre. Çà, c’est un double emploi qui est, aussi, étonnant.

-IBRAHIMI :  La fin du XX ème siècle a vu un grand flux migratoire au Maroc. Il sera encore plus important au XXI ème siècle. Nos émigrés vers l’Europe font grincer des dents là-bas, parallèlement l’exode rural fait dire aux citadins marocains établis depuis longtemps que leur ville se « ruralise ». Ne faites-vous pas un parallèle avec la fin du XIX ème siècle et le début du XX ème en Europe ? Pensez-vous que les villes marocaines pourront digérer ce flux migratoire sans heurts ?

-VERMEREN : Oui le parallèle entre l’Europe d’il y a un siècle et les pays du Maghreb d’aujourd’hui, le Maroc en particulier, est patent. La chance des Européens, si l’on peut dire, oui c’est une formidable chance, c’est que l’Amérique notamment n’était pas démographiquement constituée et un espace gigantesque peu peuplé était disponible, ce qui a créé un appel et a permis d’absorber le surplus de population européenne (et ceci sans parler des colonies NDLR). Mais aujourd’hui le monde est « plein », il y a des Etats partout, des populations nombreuses là où la vie est possible, et c’est là toute la difficulté. Et en même temps la transition démographique qui frappe aujourd’hui les pays en développement comme elle avait frappé l’Europe il y a quelques dizaines d’années est un phénomène identique engendrant les mêmes conséquences de migration, d’exode rural et déjà en France au XIX ème siècle on disait que les migrations vers les faubourgs étaient quelque chose de dangereux qui menaçait la société, l’ordre, etc. Donc le parallèle est tout à fait pertinent bien-sûr. Maintenant vous savez comme moi que la démographie marocaine aujourd’hui est à un tournant, qu’il y a une baisse extrêmement rapide (je dirais presque à l’Espagnol, mais peut-être encore plus vite qu’en Espagne) de la démographie depuis vingt ans. Il y a dix ans, on pensait que le Maroc aurait bientôt cinquante ou soixante millions d’habitants au milieu du XXI ème siècle et maintenant on table plutôt sur quarante millions c’est à dire que le gros de la croissance démographique a déjà été fait, la population a été multipliée par dix en un siècle et on peut penser qu’elle va augmenter seulement d’un tiers dans le prochain demi-siècle.

-IBRAHIMI :  Le Maroc, à l’image de l’Espagne et de l’Italie, ne sera-t-il pas entraîné à devenir un pays d’immigration après avoir été d’émigration ?

-VERMEREN : Je dirai même qu’il est en train de le devenir. C’est quelque chose dont on commence à parler dans la presse. L’immigration en provenance de l’Afrique Subsaharienne représente, d’après ce que j’ai entendu dire, plus de dix mille entre Rabat et Salé, environ trente mille à Casablanca, un grand nombre à Tanger. C’est un phénomène qui, à mon avis, est en train de se passer, qui est déjà amorcé. Et vu le décalage démographique qui est en train de s’installer entre l’Afrique du Nord et celle au sud du Sahara et vu aussi tous les rapports historiques, sociaux, politiques, tout cela peut laisser penser que l’avenir du Maghreb est de recevoir le trop plein démographique de l’Afrique noire. Et c’est déjà enclenché.

-IBRAHIMI :  Mais la population marocaine est-elle prête ? L’a-t-on préparée ? Les décideurs politiques eux-même ne semblent ni en être conscients, ni préparés à gérer de nouvelles donnes socio-démographiques, des frictions sociales d’un genre nouveau, inédites. Pensez-vous que psychiquement le citoyen marocain est disposé.

-VERMEREN : Ben …! Est-ce que les Espagnols étaient prêts il y dix ans ?

-IBRAHIMI :  Non. Ils ne le sont toujours pas d’ailleurs.

-VERMEREN : Oui, mais cela se fait quand même. Il n’y a pas de choix. C’est inévitable. La France, c’est spéc…

-IBRAHIMI :  Il n’y a pas de « Français » plus « Français » qu'un autre, la France est peuplée de migrants, depuis toujours elle reçoit et retient, du Nord, de l’Est, du Sud et depuis un siècle, fortement d’Afrique. Astérix, c’est Ali Baba : un fantasme.

-VERMEREN : Oui, la France, comme je disais est spéciale, Elle a l’habitude depuis toujours, moi-même je suis de la septième génération.

-IBRAHIMI :  Dans votre livre, vous écrivez que le terme « Maroc utile » par comparaison à « Maroc inutile » est « une notion contestable par excès ». Vous l’y expliquez. Pouvez-vous développer.

-VERMEREN : On ne le dit plus maintenant…

-IBRAHIMI :  Oui…Parce que ce ne serait pas flatteur après un demi-siècle d’indépendance, il n’y a plus d’occupants à culpabiliser.

-VERMEREN : Moi, je parlerais plutôt de développement ponctuel. Quand vous traversez le Rif, certaines campagnes et que vous arrivez à Casablanca, il est impossible de ne pas remarquer un décalage fantastique. A l’intérieur d’un même espace urbain, il en est de même ; ainsi si vous passez par Salé et que vous vous rendez à l’Agdal, vous vous dites: « je ne navigue pas dans le même pays ». Alors au lieu que d’opposer un « Maroc utile » à un « Maroc inutile », je préfère parler d’un Maroc développé ou en cours de développement accéléré et un autre à l’inverse à la traîne qui regroupe une partie des régions rurales et des espaces urbains à la marge. Hors, par exemple Marrakech, ville de l’intérieur, tout se passe sur le littoral atlantique, principalement sur l’axe Kénitra-Safi et à l’intérieur de cet espace même, cohabitent la progression et l’adynamie  

-IBRAHIMI : On doit comprendre donc que le déséquilibre n’est pas seulement entre des zones géographiques délimitées mais à l’intérieur même de ces espaces en progrès.

-VERMEREN : Oui, dans le même espace on peut trouver des contrastes tout à fait saisissants. Même dans cet axe du littoral, Casablanca se taille la part du lion puisqu’elle représente presque la moitié de l’activité économique, industrielle et tertiaire nationale, alors que des régions entières de ce qu’on appelait le « Maroc utile » ne sont pas très « utiles » aujourd’hui, comparées à cet incroyable dynamisme de cette grande ville. C’est la polarisation de l’espace.

-IBRAHIMI :  Une polarisation qui restreint l’espace économique.

-VERMEREN : Oui, un développement ponctuel, localisé, qui attire d’ailleurs les migrants en masse…

-IBRAHIMI :  Et ils ont raison…

-VERMEREN : Bien sûr. On va là où ça se passe.

MOUDOUWANA : DEUX CHOIX DE SOCIETE EN CONFLIT

-IBRAHIMI :  Dans votre livre, vous rapportez les deux sensibilités concernant la réforme de la moudouwana. Une grande focalisation concernant le statut de la femme face à la répudiation, l’héritage, la polygamie divise le pays. Deux gigantesques manifestations antagonistes ont eu lieu. La presse de votre pays n’a pas compris qu’à Casablanca, des femmes, par conviction religieuse, puissent s’opposer à la réforme. Par conviction des hommes ont manifesté à Rabat pour la réforme, par conviction des femmes l’ont fait à Casablanca contre. On peut peut-être en tirer la conclusion que ce n’est pas un conflit femme/homme, mais une divergence de vue sur un choix de société divisant le pays et le faisant ballotter entre deux directions contradictoires Avec le recul que votre qualité de non-Marocain curieux du pays et y ayant vécu durant six ans permet, comment voyez-vous l’évolution de ce dossier ? Est-il explosif ?

-VERMEREN : J’ai déjà partiellement répondu dans mon livre. Je pense que le dossier serait explosif si on le manipule ou si on l’instrumentalise politiquement. Mais en même temps, dans les faits, il y a des évolutions patentes. On peut se battre pour la polygamie alors qu’on sait très bien que dans la réalité elle est en voie d’extinction. Enfin, j’ai été pendant six ans au Maroc et je n’ai jamais rencontré un polygame…

-IBRAHIMI :  C’est un débat sur des textes, sur le côté formel des comportements éventuels, sur la légitimité de la source d’une loi ainsi que sur l’interprétation de cette source.

-VERMEREN : Oui, on discute sur le formel, pour le reste …, l’informel…

-IBRAHIMI :  La polygamie informelle existe partout, en France aussi. Les défenseurs de son encadrement par des textes, même ceux qui eux-même sont monogames, avancent aussi comme argument la protection de « la famille » de l’enfant

-VERMEREN : Est-ce que c’est ce qui se passe ? Non. Si dans les faits, une pratique n’existe plus…Concernant l’héritage, je pense que massivement, la société marocaine et notamment les pères sont près à faire profiter leur fille d’une part égale à celle de leur fils. Cela est déjà quelque chose qui est dans les têtes et ce n’est pas sujet à polémique et pourtant on peut instrumentaliser cela aussi, ce qui est fait d’ailleurs. Alors que dans la réalité et même à la campagne, les parents, de leur vivant, par des astuces légales, font un partage égalitaire entre la fille et le fils. Vous dites « explosif », c’est explosif si on décide que ce le soit, pour des raisons politiques qui sont autres que l’organisation de la famille. D’ailleurs Nadia Yassine avait dit elle-même qu’il fallait réformer la moudouwana, et puis elle a été dans la rue pour s’y opposer.  

-IBRAHIMI :  Oui, parce qu’elle n’envisage pas la même réforme. Il ne faut pas oublier que le statut personnel n’a été formalisé qu’en 1958 et qu’avant cette date, il y avait plusieurs codes coutumiers au Maroc, prenant les textes coraniques comme référence, mais d’une manière souvent très libérale. D’ailleurs on peut penser qu’en instituant un code national en 1958, ses auteurs avaient en tête l’affaire du dahir berbère, par laquelle l’occupant français voulait semer la discorde entre les Marocains. Donc quand Nadia Yassine remet en cause la moudouwana, elle ne contredit pas la charïaa, la moudouwana étant en fait un code civil inspiré du Coran et la charïaa un texte coranique.

-VERMEREN : Mais on peut utiliser tout cela pour des intérêts politiques. C’est ce qui se passe.

-IBRAHIMI :  En France, le socle de toute légitimité, de la communion de tout Français, du sentiment d’appartenance repose sur la république et des valeurs républicaines. Il a fallu deux siècles de drames et de souffrance pour y arriver. Chez vous, remettre en cause la République, c’est aller au devant de l’aventure. Au Maroc, l’union s’est toujours faite autour d’un Roi et ce depuis douze siècles. Le Roi est garant des valeurs religieuses. Si le débat sur la moudouwana n’était que politisé, ce ne serait pas dangereux, ce serait même une bonne chose pour la démocratie. Or il a été « religionnalisé », et c’est au vu de la place qu’occupe la religion dans les institutions que je vous ai demandé si le dossier n’était pas explosif, même si objectivement le Maroc a prouvé tout au long de son histoire qu’il a la capacité de digérer sans trop de mal toutes les influences.

-VERMEREN : Il y a beaucoup d’exemples où des interdits coraniques sont contournés. Je pense à tout ce qui concerne l’argent, l’intérêt, le travail de l’argent. Les banques travaillent comme dans le monde entier, et cela ne pose pas de problème, tout comme pour les jeux de hasard qui sont encadrés par l’Etat. La conception de la société est évolutive, les textes suivent. Il y a une fixation sur cette question des femmes en fait.

-IBRAHIMI : D’un côté on dit les femmes, de l’autre on dit la famille et ses valeurs.

-VERMEREN : Très honnêtement, je suis frappé…Je trouve qu’en six ans cela s’est beaucoup développé : c’est la prostitution. Je suis frappé par l’ampleur de la prostitution, non seulement dans les villes touristiques, mais même à Rabat ou à Casablanca. Cela me frappe d’autant plus que c’est quelque chose qui s’affiche et qui est vraiment très nuisible. On ne prête pas attention quand on arrive…

-IBRAHIMI : Peut-être que ce n’est que plus visible qu’avant. Qu’on soit passé de maisons closes clandestines à carrément la rue…

-VERMEREN : Oui. Peut-être, peut-être tout simplement. Mais çà, c’est quelque chose d’important. Et à mon avis, si l’on sait que c’est un phénomène social important, et on sait que çà l’est, c’est beaucoup plus grave pour la famille que ce qui concerne la polygamie. Çà, c’est un vrai problème social dont on parle peu bien que la presse commence à en parler, récemment. La prostitution menace la famille. Peut-être dans l’idée qu’on s’en fait c’est…je trouve qu’il y a un décalage entre le discours, les textes et la réalité. Voilà, c’est un point de vue.

-IBRAHIMI : Merci pour l’entretien. Vous quittez définitivement le Maroc demain, vendredi 5 juillet. La télévision vous avait demandé une entrevue, pour ce soir, que vous aviez accepté, sacrifiant une partie du dîner d’adieu que vos amis et collègues avaient organisé pour vous. Alors que tout était mis en place, le caméraman a, subitement, décidé au grand dam du journaliste de son équipe de tout démonter, de ne pas filmer et est rentré sur Casablanca avec son matériel. Paraît-il que c’est une affaire de « garmouna », un terme qui semble vouloir dire bakchich dans le milieu télévisuel. Un sujet peut-être pour votre prochain livre. A bientôt, et bon voyage.

 

Note : Voir sur ce site l’écrit titré « COMMENTAIRE DE L’ENTRETIEN AVEC PIERRE VERMEREN » . Cela permettra de placer dans leur contexte les faits abordés ici

Lien vers commentaire

Pour pouvoir interpréter avec justesse les propos tenus lors de cet entretien avec Pierre Vermeren, il serait utile d’avoir des informations sur le Gouvernement dit d’alternance, sur la polémique autour de la réforme du Code régissant l’union matrimonial et comment cette réforme ingérable, empoisonné a mis le Roi en première ligne. Il serait aussi utile de voir qu’en ce temps il était difficile de communiquer malgré la libération de la parole et comment des réflexes hérités des années dites de plomb pouvaient faire d’un innocent mot comme « exclusion sociale » un mot auto-censuré. L‘entretien avec Pierre Vermeren a été disséqué, étudié en haut lieu au parti politique propriétaire du journal et n’y a été publié qu’un mois après accord pour publication. Ce commentaire montre également l’importance du mot « famille » et comment les réformateurs ont perdu la bataille parce qu’ils se sont éparpillés, il montre aussi que parler de statut et tout focaliser sur la femme a été une erreur stratégique. Cette affaire de réforme qui a gravement divisé les membres du même parti politique, de presque tous les partis a fini par rassembler tout le monde à l’unanimité. Question de mots ? Peut-être. Question d’approche ? Peut-être. En fin de commentaire, ce qu’on peut conclure de tous ces tribulations autour de la réforme du Code de la famille

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